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Pourquoi le Bitcoin a-t-il de la valeur ? Rareté, gaz torché et réseaux électriques
« Ça ne repose sur rien. » C’est l’objection qu’on entend le plus souvent sur le Bitcoin, et elle mérite une vraie réponse plutôt qu’un slogan en retour. La valeur du Bitcoin ne vient ni d’un usage industriel ni d’une garantie d’État, mais de plusieurs piliers concrets : une rareté programmée et vérifiable, un ancrage sur de l’énergie réelle via le minage, une thèse de couverture monétaire qui fonctionne très différemment selon les pays, et un effet réseau qui s’est nettement renforcé depuis 2024. Ce premier article du dossier Bitcoin : le guide complet pour comprendre cet actif hors norme les passe en revue un par un, exemples et chiffres à l’appui, sans en cacher les limites.
La rareté, mais une rareté d’un genre nouveau
Le Bitcoin est plafonné à environ 21 millions d’unités, très précisément 20 999 999,9769 BTC.1 Ce chiffre n’est pas un objectif ou une promesse : il découle directement du code, de la même façon qu’une règle mathématique. L’émission suit une trajectoire connue à l’avance : 50 BTC par bloc en 2009, puis une division par deux tous les 210 000 blocs, environ tous les quatre ans, un mécanisme appelé halving.2
Les quatre halvings ont eu lieu en novembre 2012, juillet 2016, mai 2020, et le dernier en date le 20 avril 2024 au bloc 840 000, faisant passer la récompense de 6,25 à 3,125 BTC par bloc.3 Plus de 94 % de l’offre totale est déjà en circulation, et plus de 98 % le sera d’ici 2030, même si le tout dernier bitcoin ne sera techniquement miné que vers l’an 2140.4 Un détail qui compte pour la thèse de rareté : environ 3 millions de BTC seraient définitivement perdus, clés privées égarées ou portefeuilles oubliés, ce qui réduit d’autant l’offre réellement disponible.5
Ce qui distingue cette rareté de celle de l’or, c’est sa prévisibilité totale. L’offre d’or mondiale augmente d’environ 1 à 2 % par an, et cette production réagit au prix : quand l’or monte, on rouvre des mines, on recycle davantage.6 Rien de tel pour le Bitcoin : la difficulté de minage se réajuste automatiquement tous les 2 016 blocs pour maintenir un rythme d’émission d’environ 10 minutes par bloc, quel que soit le nombre de mineurs connectés ou le prix du marché.1 L’offre ne répond ni à la demande ni au prix. C’est une rareté algorithmique, vérifiable par n’importe qui en quelques lignes de commande, là où vérifier les réserves d’or mondiales relève de l’exercice de confiance.
Cette prévisibilité a un revers, qu’on retrouvera dans l’article sur les Les faiblesses du Bitcoin : volatilité, centralisation, risques à connaître : à mesure que la subvention par bloc tend vers zéro, la sécurité du réseau devra reposer presque uniquement sur les frais de transaction. C’est un pari sur le long terme, pas un problème immédiat.
Le minage : quand produire du Bitcoin, c’est aussi assainir de l’énergie perdue
C’est l’argument le moins connu, et pourtant le plus concret. Contrairement à l’image d’Épinal de fermes de minage qui « gaspillent » de l’électricité, une partie significative de l’industrie s’est construite en valorisant de l’énergie qui, sinon, partait littéralement en fumée, ou ne trouvait tout simplement pas de débouché.
Le torchage de gaz : brûler moins pour miner plus
Le torchage (flaring) consiste à brûler, sur les sites d’extraction pétrolière, le gaz naturel associé quand il n’est pas économiquement rentable de le transporter. Ce gaz représente environ 1 % des émissions mondiales de CO₂ d’origine humaine, mais le vrai problème est ailleurs : les torchères ne brûlent le méthane qu’à environ 92 % d’efficacité, laissant échapper un gaz environ 80 fois plus réchauffant que le CO₂ sur 20 ans.7
Crusoe Energy, pionnier américain du secteur, a lancé son programme Digital Flare Mitigation en partenariat avec ExxonMobil dès janvier 2021 dans le Dakota du Nord.8 Le principe : installer des générateurs et des containers de minage directement sur le puits, brancher le gaz qui serait torché, et miner du Bitcoin avec. L’entreprise revendique une réduction pouvant atteindre les deux tiers des émissions de méthane par rapport au torchage classique, opère une trentaine de sites entre les États-Unis et l’Argentine, et affirme avoir évité l’équivalent de 2,7 millions de tonnes de CO₂ depuis sa création.8 Son PDG avance un chiffre qui donne le vertige : si les 14 milliards de pieds cubes de gaz torchés chaque jour dans le monde étaient utilisés pour miner, cela alimenterait huit fois le réseau Bitcoin actuel.9
D’autres acteurs suivent : MARA revendique une réduction de plus de 29 000 tonnes de CO₂-équivalent sur cinq mois pour un projet, et Green Flare construit en 2025 plus de 50 mégawatts de data centers nigérians alimentés au gaz torché.10 Une analyse de K33 Research reprenant les données de Crusoe va plus loin : par mégawatt installé, un système de minage sur gaz torché réduirait 9 482 tonnes de CO₂e par an, contre 1 917 pour l’éolien et 1 278 pour le solaire, ce qui en ferait, par dollar investi, l’un des outils les plus efficaces de réduction d’émissions étudiés.11
Cet argument mérite une nuance honnête : ces chiffres viennent en grande partie de l’industrie du minage elle-même. Des voix critiques, notamment associatives, rappellent que le torchage devrait rester une mesure d’urgence exceptionnelle, et que le monétiser via le minage pourrait involontairement prolonger la vie de puits qui devraient être fermés plutôt qu’exploités.12 L’argument reste solide sur le principe (mieux vaut miner un gaz qui brûle de toute façon), mais il ne dispense pas d’une trajectoire de réduction de l’extraction elle-même.
Le Texas : le mineur comme amortisseur de réseau
Deuxième argument, complémentaire : au Texas, les grands mineurs sont enregistrés comme Controllable Load Resources auprès du gestionnaire de réseau ERCOT, ce qui leur permet de participer aux marchés de l’énergie et des services auxiliaires.13 Concrètement, un mineur peut être payé pour couper sa consommation en quelques minutes lors des pics de demande, via des programmes comme l’Emergency Response Service. En janvier 2023, près de 38 000 MW de charges flexibles, majoritairement du minage, figuraient dans la file d’attente d’interconnexion d’ERCOT, à comparer à un pic de charge du réseau texan d’environ 80 000 MW.13
Les chiffres sont significatifs : le Texas Blockchain Council indique que les mineurs texans ont effacé plus de 50 000 MWh en une seule journée de canicule en juillet 2022.14 Riot Platforms, l’un des plus gros opérateurs, a déclaré à la SEC un record mensuel de 31,7 millions de dollars de crédits liés à l’effacement de charge en août 2023, dont 24,2 millions au titre du curtailment et 7,4 millions au titre du demand response, soit l’équivalent d’environ 1 136 bitcoins.15
L’argument des mineurs : ils absorbent les surplus des parcs éoliens et solaires de l’ouest du Texas, qui seraient sinon écrêtés faute de demande, ce qui améliore la rentabilité de ces projets renouvelables, et leur charge flexible agit comme une sorte de batterie côté demande.14 Le contre-argument, porté notamment par des ONG comme Earthjustice et par une enquête de la sénatrice Elizabeth Warren, est tout aussi légitime : ajouter une charge industrielle massive oblige souvent le réseau à faire fonctionner davantage de centrales fossiles, et les programmes de demand response sont conçus pour la stabilité globale du réseau, pas pour subventionner une industrie particulière, sans que ces mêmes crédits soient proposés aux particuliers.15 Même les défenseurs du minage reconnaissent la limite : comme le formule un opérateur texan, « Bitcoin ne va pas à lui seul réparer le réseau ».14
Au-delà du torchage : miner là où l’énergie ne peut aller nulle part ailleurs
Le gaz torché n’est qu’une partie de l’histoire. Le minage sert aussi de débouché économique pour de l’hydroélectricité produite loin de toute demande solvable, une logique parente mais distincte de celle vue plus haut.
Au Paraguay, les surplus structurels du barrage d’Itaipu alimentent un secteur minier qui représentait environ 4,3 % du hashrate mondial mi-2026.19 HIVE Digital y exploite jusqu’à 400 MW à un tarif électrique d’environ 0,03 $/kWh,19 et le gestionnaire national ANDE valorise la flexibilité des mineurs comme charge pilotable, capable de réduire sa consommation à la demande lors des pics.20 En Éthiopie, une vingtaine d’opérations consomment environ 600 MW issus du barrage du Grand Renaissance, inauguré en septembre 2025.19
Le cas le plus instructif reste cependant le Bhoutan. Le fonds souverain du royaume himalayen a lancé un programme de minage sur son abondante hydroélectricité dès 2019, présenté comme une façon de monétiser une ressource sous-exploitée faute de débouchés d’exportation suffisants vers l’Inde. Depuis fin 2024, le pays a pourtant vendu environ 70 % de son stock de Bitcoin et semble avoir arrêté de miner,21 un revirement qui tempère le récit un peu trop lisse du « minage souverain sur énergie propre » : même avec une électricité quasiment gratuite, la rentabilité d’un programme minier dépend aussi du prix du Bitcoin, du coût du matériel, et de choix politiques qui peuvent changer.
Nuance supplémentaire à garder en tête : au Paraguay, le gestionnaire national ANDE estime que près de 28 % de l’électricité du pays se perd chaque année, en partie à cause de mineurs clandestins qui ne paient pas leur consommation.24 Le minage légal, déclaré et raccordé officiellement diffère nettement du minage sauvage, une distinction importante à ne pas perdre de vue quand on évalue cet argument à l’échelle d’un pays entier.
L’effet réseau et l’adoption institutionnelle
Le dernier pilier est plus classique en finance : la valeur d’un réseau croît avec le nombre de ses utilisateurs, un principe qu’on peut relier à la loi de Metcalfe. Ce qui a changé depuis 2024, c’est la vitesse à laquelle ce réseau s’est institutionnalisé. Le seul fonds IBIT de BlackRock, lancé en janvier 2024, détenait déjà près de 88 milliards de dollars d’actifs au 30 septembre 2025 selon ses propres états financiers déposés auprès de la SEC, contre environ 51,5 milliards fin 2024.16 Il est devenu, selon plusieurs analystes de marché, l’un des ETF les plus rapides de l’histoire à dépasser durablement les 50 milliards de dollars d’encours.17
Autre signal, plus politique : les États-Unis ont créé en mars 2025 une réserve stratégique de Bitcoin, capitalisée par les BTC déjà saisis par les autorités, avec interdiction de les vendre.18 Ce sujet, comme celui de l’or numérique, mérite tout un article à part entière : on le développe dans Bitcoin, or numérique ? Ce que disent vraiment les chiffres.
La thèse de la dévaluation monétaire, un refuge à deux vitesses
Un autre argument de valeur, plus directement monétaire celui-là : dans les pays où la monnaie locale se dévalue vite, le Bitcoin sert parfois de refuge concret plutôt que théorique. En Turquie, où l’inflation a atteint 32,95 % en août 2025, l’adoption du Bitcoin a nettement progressé, les habitants cherchant des alternatives à une livre turque qui a perdu près de 60 % de sa valeur entre 2021 et 2023.22 En Argentine, où l’inflation a longtemps dépassé les 30 à 90 % selon les années, 87 % des personnes interrogées dans une enquête déclarent voir les cryptomonnaies comme un outil d’indépendance financière.22
Cette thèse mérite cependant une double nuance. D’abord, elle s’affaiblit précisément là où le Bitcoin s’institutionnalise : dans les économies avancées, plusieurs études montrent que sa capacité de couverture contre l’inflation s’est réduite à mesure que sa base d’investisseurs s’est rapprochée de celle des actions technologiques, avec une volatilité qui répond davantage au sentiment de marché qu’à l’indice des prix à la consommation. Ensuite, une étude académique publiée en 2025 va plus loin : dans un cadre macroéconomique appliqué aux marchés émergents, les stablecoins adossés au dollar offriraient un meilleur bénéfice social que l’adoption de cryptomonnaies volatiles comme le Bitcoin, ce qui expliquerait en partie pourquoi le statut de monnaie légale du Bitcoin au Salvador n’a jamais vraiment décollé, contrairement à l’usage informel des stablecoins dans plusieurs pays.23 Autrement dit, quand la priorité est de fuir une monnaie qui s’effondre, la stabilité d’un stablecoin peut être plus utile au quotidien que le potentiel de plus-value, mais aussi de perte, du Bitcoin. On reviendra sur le statut légal chahuté du Bitcoin au Salvador dans l’article sur Bitcoin, or numérique ? Ce que disent vraiment les chiffres.
Le choc d’offre créé par les ETF, une mécanique à double tranchant
Depuis leur lancement, les ETF Bitcoin américains ont eu un effet mécanique sur l’offre disponible : ils retirent des pièces de la circulation active pour les placer dans des comptes de conservation à faible rotation. En avril 2026, ils détenaient environ 6,3 % de l’offre en circulation, contre 4,7 % en début d’année, et absorbaient certains mois jusqu’à 5 à 9 fois l’émission quotidienne des mineurs.25 Mécaniquement, plus de coins immobilisés dans des structures à faible rotation, cela veut dire moins de vendeurs disponibles sur le marché ouvert, et donc des mouvements de prix potentiellement plus marqués pour un même volume d’achat.
Mais ce récit de « choc d’offre » vient d’être sérieusement testé en conditions réelles : entre mai et juin 2026, les ETF ont connu leurs plus fortes sorties nettes depuis leur lancement, avec environ 4,4 milliards de dollars retirés en 13 jours de trading consécutifs, effaçant une bonne partie des flux nets de l’année.26 Cet épisode illustre une réalité simple mais souvent oubliée : le flottant peut se resserrer quand les flux sont positifs, mais le mécanisme joue exactement dans l’autre sens quand les investisseurs institutionnels vendent, ce qui rend le raisonnement du « choc d’offre » vrai dans les deux directions plutôt qu’un argument haussier à sens unique.
Ce qu’il faut retenir
La valeur du Bitcoin ne tient pas d’un seul argument mais de la combinaison de plusieurs logiques différentes : une rareté vérifiable et insensible au prix, un système de production qui valorise, selon les cas, du gaz qui brûlerait de toute façon ou de l’hydroélectricité sans autre débouché, une thèse de couverture monétaire qui fonctionne surtout là où les monnaies locales s’effondrent, et un effet réseau désormais porté par une adoption institutionnelle réelle mais réversible. Aucun de ces piliers n’est une garantie de performance future, et chacun a sa propre contre-thèse : ce sont des explications de pourquoi le marché lui attribue une valeur, pas une prédiction de ce qu’elle sera demain. La suite du dossier entre dans le détail technique : direction Comment fonctionne le Bitcoin : blockchain, UTXO et minage expliqués pour comprendre comment tout ça fonctionne concrètement.
Sources
- What is the bitcoin supply schedule? - Strikestrike.me
- Bitcoin's Predetermined Supply Schedule Explained - Lightsparklightspark.com
- Bitcoin Halving Countdown - CoinGeckocoingecko.com
- Bitcoin Halving Countdown 2024 - KuCoinkucoin.com
- Bitcoin Halving Economics: Supply Schedule and Market Impact - Sparkspark.money
- Bitcoin vs Gold: Which asset represents the best store of value in 2025? - Bitpandablog.bitpanda.com
- Methane Is a Big Climate Problem That Bitcoin Can Help Solve - Crusoecrusoe.ai
- How a natural gas-powered Bitcoin miner became a darling of climate tech - Crusoecrusoe.ai
- How Bitcoin Mining Uses Flared And Stranded Natural Gas - Apexto Miningapextomining.com
- Mining Bitcoin a Solution to Gas Flaring? - Oil and Gas Lawyer Blogoilandgaslawyerblog.com
- Bitcoin mining using stranded natural gas is the most cost-effective way to reduce emissions - K33 Researchk33.com
- Cryptocurrency Mining in Texas - Earthjusticeearthjustice.org
- Bitcoin and Large Loads in ERCOT - Baker Bottsbakerbotts.com
- Bitcoin miners flocking to Texas want to stabilize ERCOT's volatile renewables - S&P Globalspglobal.com
- Sen. Warren leads probe of Bitcoin impact on Texas power grid - Utility Diveutilitydive.com
- iShares Bitcoin Trust ETF - Form 10-Q, SEC filingsec.gov
- Bitcoin ETFs Gain as Institutional Demand Continues to Support Flows - Investing.cominvesting.com
- U.S. Strategic Bitcoin Reserve - Wikipediaen.wikipedia.org
- Bitcoin Mining's Energy Mix in 2026: Renewables, Stranded Gas, and Grid Balancing - Sparkspark.money
- The State of Bitcoin Mining in Paraguay (2026) - Hashrate Indexhashrateindex.com
- Sovereign Bitcoin Mining Is Energy Policy, Not Ideology - TFTCtftc.io
- Bitcoin's Record Rally Amid Monetary Debasement - AInvestainvest.com
- Cryptocurrencies in emerging markets: A stablecoin solution? - ScienceDirectsciencedirect.com
- Keep the lights on or mine Bitcoin? How crypto is starting to suck up clean energy - CNNcnn.com
- Institutional ETFs Shrink BTC Float by June 2026 - KuCoinkucoin.com
- Bitcoin ETFs Shed $7B Across Two Record Outflow Streaks in 2026 - TFTCtftc.io